Accueil du site / Les spectacles / Mon amour, d’après le roman d’Emmanuel Adely, Ed. Gallimard / Extraits de textes de l’adaptation théâtrale / Supermarché

 

ROBERTA

 

tu vois quelquefois au supermarché au milieu des rayons c’est comme une angoisse qui me prend à la poitrine, pour rien, devant les conserves bien rangées, tu as toutes les boîtes bien alignées sur les rayons c’est propre, c’est comme la bibliothèque à l’école quand tu oses pas prendre un livre , ça fait comme un mur solide, fermé, et tu vois des gens avec leurs caddies remplis de conserves tu te dis qu’ils comprennent la vie, qu’ils ont pas peur de la vie eux, tandis que moi devant le mur solide de conserves je me sens toute petite, comme si j’avais pas le droit de toucher au mur de conserves, je supporte plus les rayons bien rangés qui font des murs solides, fermés, que tu peux pas ouvrir, ou les frigos à vitres avec les pizzas, les tartes, tout ça bien rangé et propre je me sens sale devant toute cette propreté je me sens sale tu comprends, pas à ma place, elle est où ma place tu comprends, alors quand je vais pleurer devant les pizzas bien rangées ou les steaks bien rangés, bien emballés, les paquets très carrés, quand je sens que ça monte du ventre comme une vague ça monte et ça va déborder et je veux pas pleurer devant les gens tu comprends, ça se fait pas de se montrer en train de pleurer je veux pas je le supporterais pas alors je vais voir les paniers des vêtements tu sais les trucs en soldes, en fouillis, ça déborde, ça bave des paniers c’est froissé c’est comme moi j’ai l’impression, d’être face à moi devant les pulls qui ont un accroc ou les pantalons qui ont un accroc, je reste là des minutes et des minutes à fouiller les pulls qui ont un accroc et les pantalons, le temps de me calmer la vague qui monte je les retourne, je les mélange, c’est fou Monique c’est le seul endroit au supermarché où je me sens bien quand j’ai la vague qui me monte, je suis là, avec mon caddie vide, devant les vêtements qui ont un accroc, paralysée comme une statue, j’ai juste les mains qui bougent dans les paniers des vêtements qui ont un accroc et j’achète rien, c’est même pas pour acheter tu comprends, je les vois même pas je les regarde pas les vêtements qui ont un accroc je les tripote pour me vider la vague pour plus être là où je suis peut-être c’est comme le doudou de Frank qui dort avec son doudou pour être tout seul avec lui moi je sais que je vois plus rien pendant des minutes et des minutes à tripoter les vêtements qui ont un accroc, une déchirure, et après je reprends le caddie et je fais les courses vite.

Je suis fatiguée Monique.