Accueil du site / Les spectacles / Mad about the Boy, d’après le roman d’Emmanuel Adely, Ed. Gallimard / Spectacle / Un texte d’amour singulier pluriel

 

« Oui de façon maladive je l’ai écoutée cette chanson (…) et tout démarre quand de sa voix de basse elle dit I’m mad about the boy (…) parce que c’est lui cette chanson c’est lui et c’est moi » C’est ainsi que l’auteur amorce le récit d’un élan amoureux. Le verbe est sobre, le thème universel. Ici, le personnage monologue son amour de l’amour d’une seule coulée et nous embarque dans le flux incessant de ses pensées. Le texte dit la joie et la douleur de l’amour, l’euphorie des commencements, l’obsession de l’autre au quotidien, la fulgurance de la rencontre qu’on voudrait éternelle. Le personnage amoureux se démultiplie, passant du féminin au masculin, véritable confusion des genres. Subtil ballet entre le « il » et le « elle » qui, plutôt que de nous dérouter, nous embarque dans ce récit doux et cruel dont le protagoniste pourrait bien être ce Jean à la fois absent et pathétiquement présent. Cet espace, exempt de tout déterminisme, m’intéresse. C’est l’espace du no man’s land, de la frontière qui sépare en reliant. Après tout, peu importe le sexe ou l’âge quand il s’agit de raconter l’élan d’amour qui nous exalte et nous fait faire des choses idiotes et folles. Et puis, il y a aussi ce « monsieur » qui surgit ça et là… image symbolique de sa propre fin ? Création de son esprit ? Visiteur impromptu ? Pour le comédien, l’absence de ponctuation favorise la transformation permanente et imprévisible. Elle engage à glisser avec légèreté et inventivité d’un genre à l’autre, pour arriver finalement à faire la synthèse des deux en un seul être, ivre d’amour pour Jean… Jean qui ne viendra pas ce soir.

 

(…) « j’ouvre juste la bouche pendant que Dinah Washington chante j’articule je dis tout parce que c’est plus simple une vie avec beaucoup de musique » (…) La chanson de Dinah Washington raconte l’histoire d’une femme qui aime un homme à la folie. Des paroles « idiotes » chantées par une voix suave et chaude. Elle est aussi le témoin direct de la rencontre avec Jean. L’entendre c’est forcément le recréer, lui, Jean ; la repasser en boucle, c’est éterniser l’instant initial de la relation, car c’est sur ces « quatre notes blanches étirées de cuivre » qu’a eu lieu l’élan amoureux. Mais revivre les premières émotions de la passion en continu n’est-ce pas aussi « « anéantir le temps qui passe et ne « le » voit pas venir » ? N’est-ce pas être avec l’autre, « même en son absence » ? Stimulatrice de l’état amoureux, la chanson langoureuse écoutée de manière obsessionnelle tout au long de la journée et de la nuit, réactualise la magie de la rencontre. C’est un élément dramatique à part entière car elle accompagne le personnage, comme le ferait un garde du corps…tour à tour susurrée, chantée, hurlée, elle ne laisse aucun interstice entre le protagoniste et l’être aimé. Chapelet de « paroles idiotes » qui disent la béatitude amoureuse, elle raconte la joie et la souffrance quand on est dans l’amour. Imaginons que la mise en scène ne donne à entendre "Mad about the boy" qu’à la toute fin du monologue… comme une petite bombe à retardement.