Accueil du site / Les spectacles / Mon amour, d’après le roman d’Emmanuel Adely, Ed. Gallimard / Le spectacle / Notes de mise en scène

 

Tel qu’il est écrit, Mon amour se présente sous la forme d’une succession de dialogues-monologues croisés. Narration et dialogues y sont étroitement liés et plutôt que de les séparer nous en avons joué.

Les comédiens sont au nombre de quatre. Parfois, ils assument plusieurs rôles, incitant le spectateur à entrer dans le jeu et à se laisser prendre par ce code de représentation.

 

Dans la mise en scène, le livre, en tant qu’objet, joue un rôle important. Cet accessoire ne quitte pas les comédiens. Ils se le lancent, le lisent en chœur, s’en servent pour contrarier ou faire avancer l’action. On le feuillette, on y pioche de la matière à jouer et la scène prend forme sitôt après, comme dans une joute d’improvisation.

Le jeu des acteurs se décompose en dialogues, en bribes de narration, en commentaires en recul sur l’action, parfois en mise en chœur à la façon de la tragédie grecque.

La simultanéité des scènes nous engage à laisser se côtoyer des présences silencieuses avec des scènes de dialogue, dans un espace multiple découpé par la lumière. Mais ces présences silencieuses peuvent parfois s’animer pour commenter une action en prenant le spectateur à témoin.

L’imbrication des scènes de dialogue en alternance avec les scènes de monologue appelle un traitement scénographique à plusieurs niveaux. Nous avons imaginé un espace où se côtoient les divers lieux de parole (une cuisine, une chambre, une cave, un bar, un abribus). La frontière qui sépare ces lieux n’est pas forcément tangible.

 

Le dispositif scénique est simple et dépouillé, un espace symbolique, un espace en forme de billard ou de ring : un tapis, quatre chaises dans les coins, une sorte de porte à l’arrière. Un plateau nu pour mettre en valeur la présence des corps, des voix, des gestes, et aussi pour laisser parler les solitudes.

 

Le décor sonore de Mon amour est fait de sons quotidiens et familiers : une machine à laver qui s’emballe, une cour d’immeuble, des cris d’enfants, une goutte d’évier entêtante, des boules de billard… Ils prennent le relais quand plus rien ne se dit… A peine perceptibles mais présents avant même le début de la pièce, les sons ici vont créer de l’espace, suggérer des lieux, accompagner un mouvement. Les ambiances musicales elles, soutiennent l’action dramatique. Faites de nappes, d’accords soutenus, de sons tendus, elles suspendent le temps et suivent le mouvement crescendo de la pièce jusqu’à la spirale de fin.

Une attention particulière est portée au cadre, espace clos où vont évoluer les comédiens qui resteront à vue pendant tout le spectacle, même quand ils ne seront pas protagonistes d’une scène.

 

La lumière participe pleinement au rythme de la pièce, à l’enchaînement des tableaux. Elle anticipe une action, crée un espace dans lequel les personnages viendront prendre leur place ou prépare discrètement la scène suivante. Ici, les palettes ne sont pas réalistes, c’est plus ce qui se passe dans le lieu que le lieu lui-même qu’on éclaire. On privilégie un malaise par un effet de clair-obscur, on accentue un cri, une détresse, par un bleu électrique, une lumière blanche et criarde. Intime et délicate la lumière traque un geste, dessine un visage, exprime une solitude, fait deviner une présence, apparaître un personnage comme par enchantement. Mordante, presque saturée, elle accentue un débordement, épaissit une atmosphère. Elle dessine des lignes de force en découpant l’espace pour isoler une scène ou un acteur. Dans cet univers dépouillé, elle accentue le contraste entre les gris ambiants et le rouge franc des chaises qui délimitent l’aire de jeu. Comme dans les toiles d’Edward Hopper, les lumières ferment l’espace, le réduisent jusqu’à forcer l’œil à ne laisser échapper aucun détail.