Accueil du site / Les spectacles / La Campagne de Martin Crimp - L’ARCHE Editeur / Notes de mise en scène par Catherine Javaloyès / Suspens dans la lande anglaise

 

Cette Campagne, dessinée par Martin Crimp est loin d’être le lieu idéal d’une hypothétique réconciliation de couples. Tout y est troublant et inquiétant. Ce grenier aménagé est un théâtre où se projettent les ombres de vies rêvées ou fantasmées, les êtres y semblent totalement coupés de tout ; on ne sait plus vraiment où est la frontière entre le vrai et le faux, mais peu importe puisque tout est reconnaissable.

 

On erre dans une campagne intrigante à y perdre la boussole mais dans le refuge de cette étrange maison familiale, errer fait partie du jeu. La pièce impose à ses acteurs et à ses personnages l’obligation de dire ; les mots s’épuisent dans leurs manipulations jusqu’à céder la place, silencieusement, au non-dit, puis à l’entre-dit jusqu’à évoquer l’interdit. Cette place laissée vacante, au salon comme dans la phrase, révèle l’existence d’une profondeur des êtres, mais échoue à dire laquelle. La Campagne est aussi un non lieu, une « atopie » que l’on croyait une utopie, un autre songe d’une autre nuit d’été. C’est elle qui mène la danse, macabre ou champêtre.

 

La Campagne est une écriture à la fois limpide et entremêlée, c’est le produit d’une sédimentation ; limpide, car l’intrigue, centrée sur la triangulation amoureuse est relativement classique ; entremêlée, car ses particularités linguistiques et sa structure dramatique nous amènent vers une autre réalité, plus enfouie, à la fois subtile et intrigante. Un suspens presque cinématographique qui tient le spectateur en haleine.

Dans une pudeur très anglaise, les signes transparents au début de la fable, se tordent au point de nous dévoiler des êtres complexes, contradictoires, aux dialogues incisifs, inattendus et grinçants.

A travers son écriture à la précision musicale, Martin Crimp évite de nous faire basculer dans une forme de naturalisme. Il nous embarque dans un théâtre à la fois mental et incarné, toujours sur le fil entre deux réalités ou plus.

L’écriture de La Campagne , très « pinterienne », avance sur le mode du secret, de l’ellipse et de la répétition. Héritage direct d’un Samuel Beckett, l’absurde et l’étrange épicent toute la pièce d’un regard moqueur.

On pourrait dire qu’il ne s’y passe rien – mais le rien n’est qu’une apparence, un creux où poser les mots. La parole joue son office de trompe-l’œil. C’est là que se cache l’action : écrite en creux pour délivrer peu à peu ses secrets troublants. La parole est narratrice. Ce théâtre est un « théâtre–dans–la–tête » .

 

On a l’impression que Martin Crimp, dramaturge de la dérision, ne cherche ni à divertir le public ni à l’opposé, comme le fait le « in-yer-face theatre », à le choquer, mais tente de mettre le spectateur dans une posture ambiguë entre confort et inconfort. C’est cette réaction possible du spectateur partagé entre l’adhésion et le rejet que nous avons gardé à l’esprit tout au long du travail de mise en scène.

Dès le premier acte, Martin Crimp place une tension. Il propose une partition formelle pleine de fausses notes et de déraillements. Alors, il fallait laisser faire ces mots simples, pour qu’ils deviennent bouleversants… et trouver sa liberté d’acteur dans un espace rigoureusement défini par tout ce qui va du silence aux variations du dire.

Pour mettre en scène la complexité des sentiments humains, nous avons privilégié l’axe de la fausse légèreté, laissant les choses s’imposer d’elles-mêmes. Nous avons cherché à mettre l’intime au premier plan sans le surexposer.