Accueil du site / Les spectacles / La Campagne de Martin Crimp - L’ARCHE Editeur / Notes de mise en scène par Catherine Javaloyès / Grammaire de gestes

 

Comment traiter le paradoxe de la prépondérance du vocal pour cet art de la présence qu’est le théâtre ? Il fallait construire une grammaire de gestes où faire vibrer l’immobilité et l’effacement dans ce théâtre sans bruits forts, sans scandale apparent. Le corps tente de dire ce que les mots camouflent avec une mécanique bien précise. Pour chaque acte, et à partir de la « bulle » émotionnelle de chaque personnage, nous avons élaboré un répertoire de distances physiques et d’interaction dans les duos : on se frôle, on se cherche, on s’observe, on s’évite, on s’éloigne.

 

Nous avons laissé très apparentes les ficelles de la théâtralité. Nos trois personnages parlent eux—même de « personnage », de « scène », d’« incarner », de « simuler ». Ici l’acteur est propulsé dans un dispositif, l’écriture le fait entrer et sortir de la fiction. Le rapport qu’il entretient avec son personnage est ouvertement donné à voir et à entendre au public qui prend part au jeu lui aussi.

 

La pièce s’inscrit dans la lignée des comédies de menaces de Pinter. L’autre est menaçant, le rapport des personnages aux objets est ambigu, coupant, les coups de téléphone sont inquiétants, dérangeants ; avec Guillaume Clayssen, notre collaborateur artistique, nous avons volontairement accentué les contours monstrueux des personnages piégés par leur perversion.

 

Et le spectateur dans tout ça ?

Quel est donc le piège tendu au spectateur de cette drôle d’intrigue ? N’y a-t-il pas chez Crimp comme chez Hitchcock, une envie de le diriger ? Qui est sous la coupe du texte ? Comment cette pièce en ellipses et énigmes confie-t-elle un rôle au spectateur ? Peut-il le refuser ?

Au final, La Campagne , nous transforme en détectives privilégiés. Tous les indices et les fausses pistes sont donnés. Le spectateur est contrait à imaginer le drame qui se joue devant lui, en dehors de lui, et à s’en saisir. À lui de se retrouver, mais en quel personnage, sous quel masque ? Les questions se succèdent, entrecoupées de fausses réponses, d’évitements et de cul-de-sac.

Une affaire compliquée, bien sûr… s’il n’y avait pas cet humour « so british » et cet héritage de Pinter et Beckett, pour nous faire prendre les choses avec distance.

Une distance qui nous fait jongler en continu entre le ludique et le tragique.