Accueil du site / Les spectacles / Grammaire des mammifères de William Pellier, Ed. Espaces 34 / La grammaire pour quoi faire ? par William Pellier / 4 - Représenter

 

Le sujet du texte est ce qu’il cherche à montrer. Il donne à voir des représentations successives : représentation de soi, représentation d’un spectacle, représentation de la vie psychique, pulsionnelle, sociale, représentation de notions, d’idées, de faits divers, de poncifs ou de déchets d’information. L’enjeu est aussi de transformer en représentation les moments de jeu comme les instants de relâche, le fait et le non-fait, l’attente comme l’action, le travail des comédiens, la place des spectateurs. La Grammaire se propose de travailler à ces endroits de non-représentation qu’elle entend transformer en représentation.

 

C’est aussi du temps qui est représenté. Le texte s’étend sur une durée inhabituelle à l’intérieur de laquelle les corps, les visages, les voix se transforment car ils ont duré et se sont fatigués. Cette fatigue n’est pas à négliger, elle participe de cette volonté de tout montrer, de sonder les matériaux de la représentation, d’interroger l’effort de représenter. Dans ce travail de représentation, le point de vue joue un rôle important. Dans l’Avertissement, il est constamment mobile. Dans les Prémisses, ce qui caractérise personnages et situations, c’est que chaque comédien est à la fois agissant et manipulé, acteur et spectateur, jouant et ne jouant pas. Il est sans cesse invité à prendre part à l’action, en venant témoigner, se confier, organiser, collaborer, puis à la quitter pour l’observer. Chaque comédien donne l’illusion d’être son propre metteur en scène, mais aussi la marionnette des autres. Chacun a le pouvoir d’organiser pendant un instant la vie sur scène, en se servant du groupe. Le texte égrène une succession de micro-situations qui font apparaître la figure d’un locuteur qui organise sur le champ l’action de personnages.

 

La Grammaire est une tentative de bâtir des situations très concrètes mais sans chercher à les développer, comme si, à peine posées, elles se désagrégeaient. Les épisodes se succèdent dans un état de perpétuelle métamorphose. Les lieux changent, les personnages aussi, tout est mobile. Ce déploiement d’énergie pour rester dans la course laisse apparaître une logique pas si éloignée de nos vies : émiettement, instantanéité, flexibilité, artificialité des rencontres, brièveté des échanges. Ce principe d’instabilité nourrit la représentation : montrer qui regarde, voir qui joue, susciter la participation, décliner l’invitation. Il faut donner à comprendre qu’il y a de l’enthousiasme, de l’investissement, mais aussi de l’hésitation, de la résistance dans cette participation.

 

Il faut aussi donner à voir qu’il y a, derrière ceux qui jouent, des individus. Les comédiens trop souvent se retranchent derrière des personnages tout faits, des stéréotypes et des comportements qui ne leur appartiennent pas. Ils font une gueule souffrante pour nous montrer que leur personnage souffre, ou bien se chargent d’être drôles quand ils estiment qu’une réplique peut faire rire. Dans L’Enjeu de l’acteur (Éditions Les Cahiers de l’égaré), Alain Simon invite le comédien à ne pas se laisser dépasser par le personnage : « Et comme il ne faut pas jouer le sens de ce qui est dit mais le sens de dire ce que l’on dit, l’enjeu de l’acteur n’est pas dans l’identification avec son personnage. Il est dans la transmission des signes de la représentation, et son authenticité, sa sincérité sont dans l’acte de jouer ce qu’il joue. Le trac est le signal et l’effet de cette responsabilité : l’acteur mesure alors avec angoisse l’importance de ce qu’il va mettre en œuvre, l’importance pour le sort du spectacle de sa qualité d’exécutant. Et cette tâche est exaltante : dans une tragédie il y a toujours une partie joyeuse, le fait de jouer cette tragédie. » Voir le comédien, puis voir le personnage qu’il incarne nous offre un espace de comparaison pour juger de son art, de ses compétences, de sa faculté et du travail qu’il exerce pour nous figurer quelque chose. C’est en ce sens que le texte est politique.

 

Dans la Grammaire , les comédiens n’appartiennent à aucune histoire, ils nous montrent seulement un dispositif à l’intérieur duquel ils doivent exister, et qui les invite à toujours plus d’initiative personnelle, à la démonstration sans fin de leurs compétences, à la libre circulation de leurs pulsions dégagées de toutes limites, et à la recherche obstinée d’une réponse personnelle à des problèmes collectifs. Ce que la Grammaire donne à voir, c’est une errance à la fois individuelle et collective.

 

Le présent texte cherche moins à expliquer, qu’à entrouvrir quelques passages pour avancer dans la profusion de la Grammaire que la variété des figures abordées apparente à un catalogue. Peut-être faut-il la considérer ainsi ; retenir ce qui paraît intéressant, songer à des coupes, qu’il faudrait marquer de manière brutale, pour signaler ce travail de sélection. Enfin de façon plus radicale, il sera aussi possible, après l’avoir lu, de se débarrasser du texte, pour en évoquer les règles ou les impressions.