Accueil du site / Les spectacles / Grammaire des mammifères de William Pellier, Ed. Espaces 34 / La grammaire pour quoi faire ? par William Pellier / 3 - Extrémités

 

La Grammaire cherche à exposer comment ça marche. Elle fait du fonctionnement son sujet. Le mot grammaire rappelle qu’il s’agit d’une opération de mise à plat d’un système. Il évoque le démontage, la désarticulation d’un phénomène pour en détailler les ressorts : fonction du comédien et du public, ressources du langage, examen de l’illusion et de la fiction. On devrait prendre garde à ne pas masquer cette opération de fonctionnement. On devrait voir l’effort, les limites, la fatigue, l’épuisement, la satisfaction, les tentatives de construire et les échecs, les impasses. Il faudrait faire exemple en montrant à des gens d’autres gens au travail : comment ils s’organisent, ce qu’ils tentent et en quoi ils réussissent ou échouent.

 

 Les comédiens sont les protagonistes de cette démonstration. Au sens propre, le protagoniste fait référence au théâtre grec qui employait seulement deux ou trois acteurs, chacun pouvant, par un changement de masque, assumer plusieurs rôles. Le protagoniste est donc, par nature, dans et hors de ce qu’il raconte. Il endosse successivement plusieurs habits, habite différentes histoires. Cette polyvalence du comédien en fait une entité errante qui ne construit ni progression psychologique, ni existence dans la durée. S’il veut exister, il lui faut déjà prendre la parole, au sens propre, sans perspective d’incarner aucun personnage. Une certaine situation de l’homme apparaît : interchangeable, sans attaches, disponible. Ce qui n’empêche pas chacun de défendre sa position en se posant comme le spécialiste de sa propre parole. Brice Beaugier, metteur en scène d’ À Mots découverts , en compagnie de qui nous avions exploré la première version de la Grammaire , souligne que « l’érudition du texte propose à chacun des protagonistes d’être, à l’instant où il parle, le spécialiste de sa propre opinion, c’est-à-dire celle qui n’intéresse à priori personne, mais qui de façon incontournable participe de notre environnement. »

 

Il convient ainsi de s’arc-bouter, jusqu’à l’absurde, sur ses positions. Ce qui est proféré ne peut l’être que de façon définitive, comme une succession de règles grammaticales. La Grammaire exige une absolue sûreté de parole ; elle prend sa vitesse lorsque les comédiens réagissent au quart de tour, ignorent l’hésitation, évitent les politesses, multiplient les queues de poisson. Les innombrables répétitions s’apparentent d’ailleurs moins à de l’hésitation qu’à un empressement à dire, une secrète terreur d’avoir à affronter le silence. Il faut les assumer jusqu’au bout, car elles font naître des durées. Il en va de même des situations qu’on devrait chercher à pousser le plus loin possible. Qu’un comédien se colle à un autre, qu’un autre soit rejeté par le groupe, il faut tenir et prolonger ces mouvements jusqu’au bout. En cela on se rapproche de la danse : voir jusqu’à quelles limites extrêmes, quel point de déséquilibre, une action individuelle ou collective peut être poussée, en dehors d’interprétations logiques ou psychologisantes. Il y a dans les grammaires des règles absurdes.

 

Que raconte le texte ? Plus que de donner à entendre des opinions, la Grammaire , en chahutant le sens, cherche à paralyser l’intellect. Les répétitions, les déclinaisons, l’insistance, le jeu constant sur les sonorités traduisent l’urgence d’occuper le silence afin de soumettre l’auditoire à un bombardement vocal pour noyer sa faculté de jugement. Un état pas si différent de celui que nous éprouvons au quotidien, perdus au milieu d’un flot de messages dans lesquels nous trempons et qui glissent sur nous.

 

Je prolonge dans ce texte une envie de travailler sur la perception, empruntant à la neurologie sa distinction entre cerveau droit et gauche, le premier occupé à la perception globale des relations, le second à l’analyse logique des détails. Plus que dans l’articulation logique d’une narration, le texte trouve son sens dans le bouillonnement de dizaines d’histoires agitées par des dizaines de voix, mélange d’hésitations, de coq-à-l’âne, de lieux communs, de télescopages, d’associations libres, de suggestions. On y trouvera une parenté avec Nathalie Sarraute, dans l’attention portée à des détails ou dans la déclinaison d’un instant de conscience, mais aussi avec l’infra-mince de Marcel Duchamp, dans l’insistance à traduire des phénomènes imperceptibles, des frôlements, des creux. Au « ce dont on ne peut parler alors il faut le taire » de Wittgenstein, j’ai préféré creuser le « ce dont on ne peut parler, c’est cela qu’il faut dire » de Novarina.