Accueil du site / Les spectacles / Grammaire des mammifères de William Pellier, Ed. Espaces 34 / La grammaire pour quoi faire ? par William Pellier / 2 - Matériau

 

La Grammaire s’offre comme un catalogue de propositions, comme un manuel pour inventer la vie sur scène : ce qu’on peut y faire, ce qu’on peut y dire, à qui et avec qui l’adresser. Elle comporte des épisodes, des exemples à compléter, des exercices, elle propose d’improviser. Elle invite à chercher, à se questionner, à retrousser ses manches car rien n’y paraît donné de façon immédiate.

 

Le texte est avant tout une invitation pour le comédien à jouer, moins en incarnant telle ou telle identité, qu’en considérant déjà sa propre présence comme un élément de jeu. Il cherche, en somme, à montrer des individus qui jouent le jeu de ne pas jouer le jeu. Il attend finalement du jeu, mais sans jouer : façon d’apparaître, de se tenir, de se mesurer les uns aux autres, de se dépenser. Que dire, et avec quelle sincérité ? Qu’incarner ? Que faire ? Qu’attendre ? Mais il attend aussi que brutalement l’on joue, qu’on sorte un décor, des accessoires, qu’on figure des personnages. L’existence du comédien, dans les instants où il joue et ne joue pas, est le matériau de base. La Grammaire demande, ou offre, de s’interroger sur ce passage, cet écart entre existence et représentation.

 

En son entier, le texte peut se lire comme la mise en place d’une représentation : présentation des différents participants, séance de concentration collective, description morphologique du protagoniste de base, étude des relations entre différents protagonistes, des histoires qu’ils peuvent raconter ou vivre, de leur entrée dans la fiction… La Grammaire montre des hommes et des femmes qui élaborent collectivement un projet, tiraillés entre le vouloir-organiser et le laisser-faire. Dans cette opération, tout est matériau, au sens où il y a grammaire : examiner toutes les figures, examiner tous les visages, toutes les postures, toutes les tournures. Se tenir, être là, s’absenter, dire, lire, écrire, manger, contempler, somnoler, s’ennuyer, s’absenter, s’entraider, entrer en concurrence, s’affronter… Le texte invite à tout accueillir : les évidences comme le hors sujet. Il propose de se nourrir des petits états de la vie réelle pour chercher à les montrer à d’autres. Dans sa préface d’ Outrage au public (L’Arche), Peter Handke suggérait quelques pistes de travail : « Écouter le dialogue du chef de gang (Lee J. Cobb) avec la « belle » dans le film La Chute de Tulla , dialogue au cours duquel la « belle » demande au chef de gang combien d’hommes il compte faire descendre et le chef de gang répond en se penchant en arrière : « Combien en reste-t-il donc encore ? ». Observer le chef de gang à ce moment-là. Regarder les films des Beatles. Dans le premier film des Beatles, observer le visage de Ringo Starr qui sourit, à l’instant où, après avoir été taquiné par les autres, il s’assied à la batterie et se met à battre du tambour. Regarder le visage de Gary Cooper dans le film L’Homme de l’Ouest . Dans le même film, regarder la mort du muet qui, une balle dans le corps, traverse toute la ville déserte, en titubant et en bondissant, et qui lance un cri déchirant. Regarder, au zoo, les singes qui imitent les hommes et les lamas qui crachent. Observer le comportement des oisifs et des bons-à-rien qui flânent dans les rues et qui jouent aux machines-à-sous. »

 

Je demanderai moi aussi de prêter attention aux hommes qui se retournent dans la rue au passage d’une femme, aux gens qui parlent à leur chien, à ceux qui observent de loin une scène eux-mêmes observés par d’autres qu’ils ne voient pas, à ceux qui attendent et occupent le temps, aux couples âgés qui restent muets aux terrasses des cafés, aux femmes qui se ré-arrangent, aux situations où le corps est arc-bouté, désaxé, penché, abandonné, aux animaux en cage qui se contorsionnent pour voir ce qu’ils ne peuvent pas voir, aux mouvements que l’on fait dans l’intimité, aux pensées inavouables. La Grammaire devrait servir à cela : montrer des aspects de la vie de gens à d’autres gens. Elle devrait montrer de la vie.