Accueil du site / Les spectacles / Grammaire des mammifères de William Pellier, Ed. Espaces 34 / La grammaire pour quoi faire ? par William Pellier / 1 - Parole

 

J’ai commencé à écrire la Grammaire en imaginant la présence d’un groupe d’individus en dehors de toute parole. J’ai d’abord imaginé des déplacements, des avancées, des reculades, des accouplements, des chocs, des altercations, des corps à corps. Puis j’ai peu à peu tenté de traduire en paroles ces rapports, cette économie du groupe : relations des membres entre eux, évolution de leurs rapports, domination et soumission, imitation, initiation, inertie, contrainte, volonté collective, exclusion, rassemblement et atomisation…

 

Le plus souvent j’ai imaginé que la parole, avant de transmettre des informations, avait pour fonction de maintenir les contacts entre les membres du groupe. C’est, pour emprunter à la linguistique, la fonction phatique du langage, qui sert « à établir, prolonger ou interrompre la communication, à vérifier si le circuit fonctionne (« Allô, vous m’entendez ? »), à attirer l’attention de l’interlocuteur ou à s’assurer qu’elle ne se relâche pas (« Dites, vous m’écoutez ? » […]) échange profus de formules ritualisées, voire […] dialogues entiers dont l’unique objet est de prolonger la conversation […] L’effort en vue d’établir et de maintenir la communication est typique du langage des oiseaux parleurs […] C’est aussi la première fonction à être acquise par les enfants ; chez ceux-ci, la tendance à communiquer précède la capacité d’émettre ou de recevoir des messages porteurs d’information. » (R. Jakobson, Essais de linguistique générale, Éditions de Minuit). Dans cet échange continu de signaux pour entrer ou demeurer dans le groupe, les mots s’apparentent au gazouillis des oiseaux. Pour produire différentes façons de se mettre au contact des autres, j’ai décliné ce que j’appelle des figures de parole : affirmer, interroger, répondre, répéter, interrompre, surenchérir, dénigrer, confier, imiter, provoquer… En dehors de toute autre motivation, j’ai d’abord envisagé le langage comme un objet dynamique, qui conduit, entraîne, relie, barre le passage, repousse ou attire. Je l’ai imaginé comme un réseau, traçant des lignes entre les membres du groupe, impulsant des manières de se rapprocher ou de s’éloigner. Ceci pour expliquer quelques enjeux.

   

À première vue, la Grammaire forme un bloc impénétrable, mais elle cache en réalité un labyrinthe où circulent une multitude d’histoires. Cette masse verbale constitue un réservoir de jeux. Les répliques ne sont pas distribuées, pour laisser libre la circulation des mots. Comme dans les jeux de ballon, on se passe la parole, on se la jette, on l’attrape ou on la laisse échapper. Chacun est libre de s’emparer des répliques qu’il veut, afin d’exister en parole et de construire une espèce de personnage. Les parties improvisées, entre crochets, offrent de faire apparaître le comédien qui se cache d’ordinaire derrière le personnage. Comme dans un solo de jazz, le comédien se détache du groupe pour improviser. Ces parties devraient être abordées sincèrement, sans préparation, sans intention. Elles permettent d’éprouver l’écart entre le balisé et l’errance, l’habit et la nudité. À ces moments, j’ai en tête l’image d’une route bien tracée, celle du texte, qui devient soudain verglacée lorsqu’une partie improvisée se présente devant le comédien, et sur laquelle il peut chasser, glisser, déraper puis se rétablir. Profiter de ces instants pour ressentir, entendre le changement de voix qui s’opère, réfléchir à ce que l’on fait, penser à soi.

 

 Que font les comédiens tandis qu’ils parlent ? La volontaire absence d’indications scéniques (que le présent texte cherche à contourner) masque le fait qu’ils ne cessent d’agir. Il faut comprendre que la Grammaire , moins que du sens, véhicule une énergie qui rend les comédiens extrêmement mobiles, et que les mots, les particularités orthographiques et syntaxiques, sont autant de tremplins pour l’action. Il faut imaginer qu’au-delà du bavardage des dizaines d’évènements s’entremêlent : rencontres, complots, alliances, flirts, repas, expériences, jeux, comme si les comédiens jouaient sur deux tableaux dissociés, mais qui se reflètent l’un dans l’autre : l’un fait de ce qu’ils disent, l’autre de ce qu’ils font. Enfin un rôle muet, égaré au centre de ce bavardage, n’est pas à exclure.