Accueil du site / Les spectacles / Grammaire des mammifères de William Pellier, Ed. Espaces 34 / Note d’intentions par Catherine Javaloyès / Hypothèses de travail

 

Parce qu’il interroge les codes de la représentation théâtrale, dans une démarche de théâtre contemporain cependant accessible, le choix du texte de William Pellier s’inscrit tout naturellement dans le parcours de recherche du Talon Rouge.

Ce texte – matière, foisonnant, dans lequel l’auteur préconise des coupes invite chacun des comédiens à construire sa propre partition pour ensuite esquisser ce que l’auteur appelle une espèce de personnage ; une invitation aussi au metteur en scène à élaborer une dramaturgie à partir de ses « morceaux choisis ». Les premières séances, faites de tâtonnements et d’expérimentation, serviront à confronter puis à souder nos premiers choix. La mise en perspective d’une création inédite au sens premier du terme, le brassage de points de vue avec leurs argumentations mènent à dépasser l’apparent désordre du texte.

 

La Grammaire ne se laisse pas apprivoiser à la première lecture, on feuillette le livre un peu comme une mini-encyclopédie. À partir du chapitre Prémisses, le livre ne demande pas forcément une lecture chronologique. Il multiplie les entrées. Comme dans un grand laboratoire expérimental régi par des règles très strictes, ici de grammaire, le travail avance de paillasse en paillasse, d’un état de la matière à un autre. Le spectacle viendra de cette matière textuelle en tous ses états.

 

Le texte, parce que vif, percutant, provocateur, sans concession, jubilatoire, exige une attention accrue du lecteur et une implication toute particulière du public amené à jouer son propre rôle. Ici, on passe au scalpel l’être social dans son animalité, ses pulsions, son intimité la plus crue, bref, on dissèque l’être humain sur le plan anatomique et spirituel. L’aspect à la fois expérimental et extrêmement ludique de ce texte contemporain m’a séduite d’emblée. De situations loufoques en dénouements inattendus, on rit, d’un rire libérateur, tant la frontière entre le réel et son reflet s’amenuise jusqu’à presque disparaître.

 

Le désir de l’auteur avec qui j’ai pu échanger, d’amener le comédien à considérer sa propre présence comme élément de jeu et de naviguer entre repères balisés et moments d’errance, enrichit et prolonge le travail de la compagnie : jusque-là, nous n’avions jamais abordé la mécanique particulière de l’improvisation hormis au cours de répétitions. Les points entre crochets dans le texte demandent, à la façon de cases à remplir par le comédien, une réaction spontanée, un moment d’improvisation. La maîtrise de l’imprévu s’impose d’ores et déjà comme un élément à ne pas contourner dès les premières répétitions. Tout le spectacle devra danser sur un fil tendu, une dialectique maintenue : de vouloir organiser à laisser faire. "Je connais une histoire : un personnage cherche à retourner chez lui il erre loin de son pays pendant de nombreuses années (…)"

Ce fil sans cesse sera tissé et détissé évoquant Pénélope et les errances d’Ulysse.

 

En passant allègrement de la tragédie à la comédie, avec cette pointe d’humanisme souterraine que recherche toujours la Compagnie, la Grammaire révèle sa puissance et sa poétique à qui s’y confronte. Choisir une telle partition, imposait de continuer à travailler avec la même équipe d’acteurs-créateurs (lumière, son, costumes, chargée de production, comité de lecture). En effet, se lancer dans une telle entreprise nécessite des mammifères déjà complices à l’âme noble et aguerrie. De manière plus large, la multitude de tous ces questionnements et les revisitations des règles qu’elle implique, prend la forme d’un défi pour la compagnie.

 

 

CNRTL : Théâtre. Pièce (de théâtre) : Une vraie pièce de théâtre bouscule le repos des sens, libère l’inconscient comprimé, pousse à une sorte de révolte virtuelle et qui d’ailleurs ne peut avoir tout son prix que si elle demeure virtuelle, impose aux collectivités rassemblées une attitude héroïque et difficile. Artaud, Théâtre et son double, 1938, p.34.